samedi 20 décembre 2025

LET IT BE

When I find myself in times of trouble, Mother Mary comes to me

Speaking words of wisdom, let it be

And in my hour of darkness she is standing right in front of me

Speaking words of wisdom, let it be


Let it be, let it be, let it be, let it be

Whisper words of wisdom, let it be


And when the broken hearted people living in the world agree

There will be an answer, let it be

For though they may be parted, there is still a chance that they will see

There will be an answer, let it be


Let it be, let it be, let it be, let it be

There will be an answer, let it be


Let it be, let it be, let it be, let it be

Whisper words of wisdom, let it be


Let it be, let it be, let it be, let it be

Whisper words of wisdom, let it be, be


And when the night is cloudy there is still a light that shines on me

Shinin' until tomorrow, let it be

I wake up to the sound of music, Mother Mary comes to me

Speaking words of wisdom, let it be


And let it be, let it be, let it be, let it be

Whisper words of wisdom, let it be


And let it be, let it be, let it be, let it be

Whisper words of wisdom, let it be


The Beatles

jeudi 20 novembre 2025

DOSSIER 137

 

Le réalisateur s’attache au travail d’une flic de l’IGPN, la police des polices, enquêtant sur une bavure policière, pendant la crise des Gilets jaunes. Dominik Moll décrypte pour nous les enjeux passionnants de ce polar pas comme les autres.


Encore un film sur le travail de la police, après « La Nuit du 12 ». D’où vient cet intérêt ?


Ça vient de La Nuit du 12 justement, et du livre de Pauline Guéna que j’ai adapté. Pauline avait passé un an en immersion à la PJ de Versailles. Elle a décortiqué le travail des différents services de police, y compris dans ses parties les plus ingrates, celles qu’on voit peu au cinéma ou à la télé, ça m’a intéressé. La Nuit du 12 m’a donné le goût de l’exploration de cette institution.


Votre attention se porte cette fois sur l’IGPN, la police des polices…


Ce service a éveillé ma curiosité. On trouve des centaines de films sur la PJ, mais je n’ai rien trouvé sur l’IGPN. Il y a eu une série télé avec Jean Rochefort (Les Bœuf-carottes). Au cinéma, on voit parfois apparaître la police des polices, souvent deux flics caricaturaux. Cela m’offrait une façon différente de revisiter le genre. Mais il y avait aussi l’envie de parler du maintien de l’ordre, de la relation entre citoyens et police.


Pourquoi situer le film pendant la séquence des Gilets jaunes ?


Ce mouvement fait partie de l’histoire de la France, il est complètement inédit, il a ébranlé le pouvoir. Après le Covid, on a passé un grand coup d’éponge et on n’en a plus parlé, c’est fou. Comme beaucoup, j’ai été pris de court, je ne savais pas quoi en penser au début, il y avait beaucoup de soupçons autour, alors qu’il y avait des revendications réelles et légitimes méritant d’être entendues.


Expliquez-nous ce que vous appelez ce côté « ingrat » de la police ?


J’aime bien comprendre comment les choses fonctionnent. Dans La Nuit du 12 et Dossier 137, je ne veux pas juste retenir les moments purement cinématographiques, avec des gens poursuivant d’autres gens, armés de flingues. Je veux être au plus près de ce à quoi ressemble une enquête, mais sans en faire un documentaire. Plutôt une fiction très documentée. Utiliser le temps qu’on passe à préparer des réquisitions, à écrire des PV, et rendre tout cela intéressant.


Vous vous plongez dans la rhétorique de la procédure, comment parvenez- vous à y intégrer l’humain et l’émotion ?


Un film de cinéma passe par l’incarnation et l’humain. Il nous faut des personnages à aimer ou à détester, dont on a envie de suivre le parcours, auquel on s’identifie. Je n’élude pas la rhétorique administrative, ça fait partie de leur travail. C’est un langage un peu abscons. Dire « nous nous sommes transportés au domicile de », au lieu de « on y est allé »… Pour eux, c’est une façon de rester neutre et factuel, de ne pas mettre d’affect dans ces rapports. C’est aussi un moyen de se préserver. Le film parle de ça. Le personnage de Léa Drucker essaie de ne pas se laisser envahir par les émotions. Ce serait un « biais ». Je comprends cette logique.


Comment avez-vous dirigé Léa Drucker, dans ce personnage qui semble impassible mais qui ne l’est pas ?


Léa Drucker savait que j’avais fait une immersion de quelques jours à l’IGPN. Elle aussi a rencontré deux enquêtrices avec qui j’avais gardé contact. Elle leur a expliqué que son outil de travail, c’étaient les émotions. Quid des enquêtrices, face à une mère qui porte plainte parce que son fils a été blessé par des policiers ? Leur réponse : on met un couvercle dessus, on ne montre rien, on enquête à charge et à décharge sans se laisser envahir par les émotions. Ça nous a aidés de définir une ligne de jeu. Sachant que, bien évidemment, le personnage ressent des choses. Le spectateur devait percevoir qu’il se passe plein de choses à l’intérieur d’elle. Léa a cette finesse de jeu. Elle fait cela avec beaucoup de nuances, elle n’est pas dans la performance.


Vous a-t-on déjà accusé d’avoir fait un film anti-flics depuis sa présentation, en compétition à Cannes ?


D’abord, non, je ne suis pas anti-flics. Ni anti ni pro-flics, en fait. Dans une démocratie, une police est nécessaire, mais l’ordre ne consiste pas seulement à protéger le pouvoir. Toute contestation n’est pas une ennemie d’État. Pas mal de policiers ont déjà vu le film, j’ai eu de très bons retours. Ils perçoivent que le film est dans le questionnement, pas dans la dénonciation, surtout dans un monde clivé tel qu’il l’est aujourd’hui. Il faut juste savoir nommer les choses. Le film n’élude pas le fait qu’il existe des violences policières, mais ne dit pas que tous les flics sont des assassins. Il y a aussi eu des manifestants qui ne pensaient qu’à en découdre. Les policiers ont parfois des gestes d’exaspération. On peut comprendre leur fatigue. Pour moi, il s’agit davantage d’une question de responsabilité politique. On les envoie en première ligne et, dès qu’il y a un problème, ils sont pointés du doigt. Mais il y a des décisions derrière cela : le surarmement, le discours guerrier, la doctrine du maintien de l’ordre basé sur la répression et la mise en application par des unités dont ça n’est pas la mission principale. Cela ne peut que mener à des blessures. Le film ne généralise pas. J’ai assuré beaucoup d’avant-premières. Les échanges ont toujours été sereins et constructifs.


Peut-être parce que vous avez fait un film dont le thème est précisément la recherche de la vérité…


Un combat majeur, d’autant plus dans un monde où les faits sont confondus avec les opinions. Dans mon immersion à l’IGPN, j’ai été frappé de voir à quel point ils travaillaient sur des images. Ils passent énormément de temps à les récupérer, à les analyser. Toutes sortes d’images. Il est intéressant de noter que, même quand on possède une vidéo montrant quelque chose, on n’est pas sûr d’être face à une vérité objective. À propos d’un geste potentiellement menaçant de la part d’un manifestant par exemple.


« La Nuit du 12 » : sept César, succès critique et public… Quand il faut reprendre la caméra après un tel succès, est-on paralysé ?


J’ai connu la même chose avec Harry, un ami qui vous veut du bien (2000). Après coup, j’avais en effet ressenti cela comme quelque chose de paralysant. Il fallait faire mieux, etc. Aujourd’hui, j’ai un peu plus de bouteille, je relativise les choses, y compris les récompenses. Je me concentre sur le travail, sans inhibition. Christophe Caron, La Voix du Nord


samedi 15 novembre 2025

LA PEINTURE, ON N'EN PARLE PAS, ON NE L'ANALYSE PAS, ON LA SENT

À l’instar de nombreux peintres modernes, le peintre Bernard Buffet est fasciné par les couleurs et la lumière du sud de la France. La Provence est fondamentalement une terre d’artistes : Paul Cézanne à Aix-en-Provence, Vincent van Gogh et Paul Gauguin à Arles, Nicolas de Staël dans le Lubéron, Pierre Bonnard au Cannet, Pablo Picasso et la Côte d’Azur… On retrouve chez ces peintres la même fascination pour les larges façades jaunes, le ciel bleu azur et les grands arbres aux ombres longilignes. La région inspire également les peintres abstraits comme Marie Raymond par exemple.


Nicolas, le fils du peintre Bernard Buffet, témoigne de « l’amour et l’infinie douceur que [s]on père portait à la culture du bassin méditerranéen». L’artiste trouve ainsi un dernier souffle d’inspiration et de sérénité dans sa demeure provençale qu’il aime tant.


L’artiste peintre Bernard Buffet et sa famille emménagent au Domaine de La Baume en 1986. Il s’agit d’une grande demeure provençale entourée de quarante hectares de nature, à Tourtour dans le Haut-Var. L’installation de Bernard Buffet dans cette maison ouvre la dernière période de sa vie. Plus isolé qu’auparavant, Buffet passe la plupart de son temps dans cette propriété. Le peintre aime profondément sa maison, il s’y sent bien et veut y passer du temps. Sa femme Annabel raconte : «Bernard attache une extrême importance à l’endroit où nous vivons pour la simple et bonne raison qu’il le quitte à peine. Le travail et les loisirs sont concentrés dans cet endroit. Là seulement il est vraiment lui-même. Extrêmement sensible, Bernard semble avoir trouvé un refuge dans ce lieu exceptionnel, où loin d’un monde qui le confronte à la violence, il peut renouer avec sa passion pour la peinture, avec son goût pour la vie tranquille, en particulier dans sa recherche de sérénité».


Le peintre Bernard Buffet passe ainsi beaucoup de temps dans sa propriété. La Baume devient naturellement une source d’inspiration et l’artiste la peint de 1987 à 1997. Il représente des vues extérieures : la façade, la chapelle, la fontaine, la piscine… mais aussi des vues intérieures : la salle de bain, la cuisine… Annabel Buffet raconte : « Et sur le chevalet trônait notre maison. Bernard avait décidé d’en faire des paysages et des vues intérieures, à la manière d’un portrait fouillé de quelqu’un que l’on aime… Il voulait en capter l’atmosphère et la beauté, peut-être pour expliquer l’amour qu’il lui porte ».


Il est intéressant de se plonger dans cette période des années 1980-1990 où la peinture de Bernard Buffet est particulièrement biographique. L’artiste représente des endroits véritablement visités, des maisons qu’il a habité et également des autoportraits. Il peint deux séries très importantes : Don Quichotte, puis le Capitaine Nemo. Ces deux personnages solitaires, tirés de la littérature, peuvent tout à fait être placés dans la continuité du travail autour de l’autoportrait. Le choix de ces deux sujets souligne la vie plus recluse menée par l’artiste à ce moment-là.


Représentée de nombreuses fois, La Baume devient un des symboles de l’œuvre du peintre. Le tableau présenté ici montre la maison et son pigeonnier. Cette œuvre se caractérise par la présence de lignes noires qui cernent et géométrisent chacun des éléments de la composition. Les fenêtres sont figurées par des rectangles noirs, comme l’artiste peintre Bernard Buffet en a l’habitude dans la représentation de ses architectures. Les fenêtres de Buffet sont toujours « aveugles », on ne peut distinguer ce qu’il se passe à l’intérieur. On aperçoit également dans cette œuvre des techniques de peinture qui dynamisent la toile et qui sont typiques de cette période. L’artiste peint par exemple les feuilles des arbres avec les doigts. Pour les hautes herbes et buissons, il crée de très beaux effets de matière en écrasant le tube de peinture directement sur la toile. Pour représenter le grillage, Buffet gratte dans l’épaisseur de la peinture noire avec le bout de son pinceau. L’artiste crée également des projections de peinture, ce qui apporte beaucoup de mouvement à l’œuvre. Bernard Buffet applique donc la peinture à l’huile en épaisseur, avec un geste nerveux et expressionniste qui rappelle la manière du dernier van Gogh.


La composition est représentée avec une perspective relevée : tous les plans sont rabattus vers l’avant pour nous être présentés avec beaucoup d’expressivité. Cette manière vient des estampes japonaises et était particulièrement appréciée des peintres impressionnistes. Buffet, grand dessinateur, déforme souvent les perspectives et les échelles pour nous offrir une composition la plus lisible possible. L’artiste choisi de nous faire entrer dans l’œuvre par le chemin. Notre regard est guidé vers le fond du tableau. Le spectateur est comme invité à rejoindre le peintre dans sa demeure.


Le Domaine de La Baume, dernière maison de l’artiste Bernard Buffet, est l’un de ses sujets de prédilection à la fin de sa vie. Mû par une intense énergie créatrice, l’artiste représente la demeure sous tous les angles, la rendant éternelle. Ce lieu de silence est l’oasis ultime de cet artiste tourmenté. Annabel Buffet raconte : « il semblait avoir trouvé en ce lieu d’exception un refuge où renouer avec son goût pour la vie calme ». Mathilde Gubanski


"La peinture, on n'en parle pas, 

on ne l'analyse pas, on la sent." Bernard Buffet

jeudi 13 novembre 2025

DIX ANS APRÈS...


Dix ans après, la lumière persiste. 10 ans des attentats du 13 novembre 2015

Sur les pavés humides, des flammes vacillent dans la nuit. Autour d'elles, des roses s'allongent, des rubans tricolores s'entrelacent et une carte noire porte une silhouette gravée d'une date : 13 novembre 2015. Dix ans ont passé, mais le silence qui entoure ces bougies semble toujours chargé d'échos.

Ces lumières fragiles racontent l’indicible : la douleur des vies fauchées et la force des liens qui résistent. Elles rappellent que la mémoire n’est pas figée dans la pierre, mais vivante, portée par chaque geste, chaque regard posé sur ce cercle de lumière. Nous n'oublions pas celles et ceux qui ont été touchés de près ou de loin lors de cette soirée tragique, car leur souvenir vit dans nos pensées et nos gestes.

En cette soirée d'automne, la France tout entière veille sur Paris. Et dans la douceur de l’air, une certitude demeure : la barbarie n’a pas eu le dernier mot. Ces flammes, si petites soient-elles, éclairent encore notre humanité.

samedi 25 octobre 2025

ILS PARLENT

En marge des flottilles et autres engagements, ils parlent et font plus que les dirigeants des pays du monde ! Ce que dit Robert De Niro à propos du président américain, on peut le dire aussi à propos du président français…


Richard Gere peut se permettre de dire tout haut ce que d’autres taisent : sa carrière à Hollywood est derrière lui, il n’a plus rien à perdre.

« Netanyahou entretient la guerre pour éviter la prison. 70% des morts à Gaza sont des femmes et des enfants. »


L’acteur Robert De Niro à propos de Donald Trump : « Il n’a aucune empathie. C’est un extraterrestre. Et il veut faire du mal à ce pays. C’est profondément psychologique en lui. Il veut faire du mal aux gens, il veut faire du mal à ce pays. Je ne comprends pas les gens de son cabinet. Comment peuvent-ils se regarder dans le miroir après ce qu’ils lui ont permis de faire ? »


« Des amis que je connaissais depuis des décennies m’ont soudainement vue comme quelqu’un qu’ils croyaient détester les Juifs. »

Le 23 octobre, l’actrice américaine Marcia Cross a témoigné virtuellement devant le tribunal de Gaza à Istanbul, relatant la haine qu’elle a subie de la part de sa famille et de ses amis suite à son soutien exprimé à la Palestine.


L’actrice et militante humanitaire américaine Angelina Jolie annonce la création d’un immense village-refuge pour les orphelins palestiniens de Gaza. Engagée de longue date dans les causes humanitaires, elle appelle avec force la communauté internationale à intensifier son soutien pour reconstruire l’enclave meurtrie par la guerre.


dimanche 12 octobre 2025

FRANKENSTEIN DE JAMES WHALE

Avec Dracula de Tod Browning, Frankenstein est le titre inaugural d’un âge d’or du fantastique américain, sous l’égide du producteur Carl Laemmle Jr, fils de Carl Laemmle, fondateur de Universal Pictures. Il allait succéder à son père en 1928 à la tête du studio et lancer la mode des films d’horreur avec une série de longs métrages centrés autour de figures monstrueuses, destinées à devenir patrimoniales.


Inspiré du roman de la jeune Anglaise Mary Shelley Frankenstein ou le Prométhée Moderne , publié en 1818, déjà adapté de nombreuses fois au théâtre et dans des bandes muettes, Frankenstein se démarque de son origine littéraire pour inventer un fantastique nouveau, entre expressionnisme et modernité. La mise en scène échappa à Robert Florey et ce fut finalement James Whale, metteur en scène britannique installé à Hollywood, qui s’empara du mythe et lui conféra une certaine sophistication. D’abord pressenti pour le rôle de la créature, Bela Lugosi, réticent à l’idée d’être cantonné dans des personnages monstrueux – il venait d’interpréter Dracula – déclina l’offre et c’est un excellent acteur de complément, Boris Karloff, qui hérita du rôle. Karloff, par sa composition inoubliable, va donner ses premières lettres de noblesse cinématographiques à la créature de Frankenstein, aidé par le maquillage génial de Jack Pierce, destiné à entrer dans la légende. C’est la naissance d’une icône. Le film frappe encore par sa cruauté, sa violence. Le monstre y apparaît comme une figure pathétique, plus tragique qu’effrayante, enfantée par un savant mégalomane toujours au bord de la crise de nerfs – le docteur Frankenstein dans un élan blasphématoire se met à hurler « maintenant je sais ce que peux ressentir Dieu » lorsque les bouts de cadavres qu’il a réanimé grâce à la foudre se mettent à remuer.


Frankenstein est sans doute l’un des films les plus cités, parodiés et plagiés de l’histoire du cinéma. D’abord à la Universal avec une série de films prolongeant le classique de Whale puis un peu partout dans le monde, aux Etats-Unis, en Europe et en Asie, jusqu’à nos jours, pour le meilleur et surtout le pire.


Frankenstein rencontrera un immense succès à sa sortie, effrayant et sidérant des spectateurs guère habitués à de tels déchainements macabres sur un écran de cinéma. Une suite directe sera réalisée en 1935 avec les principaux responsables du premier film devant et derrière la caméra : La Fiancée de Frankenstein , de l’avis général supérieur à son modèle, un pur chef-d’œuvre à la folie et à la poésie inaltérables. Olivier Père.


vendredi 26 septembre 2025

APPEL DES 57


La guerre de l’État d’Israël contre Gaza est une politique de destruction massive, mais aussi une politique de cruauté. Il ne s’agit plus seulement de produire des discours qui qualifient certaines populations de criminels, d’ennemis ou d’« animaux » ; il s’agit de produire des cadavres.

Le spectacle du génocide nous sidère, mais la destruction n’est pas la fin de tout : elle initie de nouvelles façons de gouverner, et partout dans le monde, bien au-delà de Gaza, de nouveaux sujets dévitalisés, sidérés, paralysés. Qu’on le veuille ou non, la scène se joue à trois : les tueurs, les tués, et les spectateurs. 


Nous autres, spectateurs, devenons une population réduite à se percevoir, dans la honte et la rage, comme impuissante – prise en son point le plus fragile : la sensibilité à l’obscène, mêlée d’effroi et de fascination ; puis une désensibilisation progressive à ce même spectacle. Cette politique de la cruauté cherche à détruire l’imaginaire, à enfermer la subjectivité dans l’abjection, à ne plus pouvoir envisager un futur.

Elle vise nos liens, notre capacité d’attachement ; elle isole les individus, rend suspect tout mouvement d’empathie, et intimide toute critique par des menaces tacites mais parfaitement claires. Elle créée un monde où l’appartenance politique se négocie dans un consentement par défaut – un consentement par absence de réaction à la souffrance exhibée. Un pacte implicite de gouvernement.

Ce silence a de multiples formes : statu quo institutionnel, justification, terreur brute, dégoût, brouillage des responsabilités (« qui fait quoi, et pourquoi ? »), flou cognitif – dont la propagande russe a fait un art (« quelle importance que ce soit vrai ou non ? »). Il ne s’agit pas seulement de cacher les crimes et de rendre la souffrance invisible.


Ce qui doit rester invisible, cette fois, c’est aussi notre réaction à cette souffrance. Les petites lâchetés auxquelles on nous accule et on nous habitue : ce sont précisément elles qui permettent la mise en place du fascisme. La grande désirabilité que génèrent le sens, la dignité et le courage, c’est cela qui effraie les génocidaires et leurs collaborateurs : le fait que le courage encourage le courage.


Bien sûr il n’y a pas que Gaza dans le monde : la guerre déchiquette ailleurs et beaucoup – plus parfois, et dans une plus grande indifférence. Mais depuis deux ans, le spectacle de la destruction à Gaza nous est montré en même temps qu’on nous demande de ne pas le nommer, ni nous en indigner, ni y reconnaître notre responsabilité en tant que

membre de pays occidentaux qui arment l’État d’Israël et cautionnent ses crimes. Cette

contradiction nous asphyxie et nous ampute comme sujets – face à Gaza mais aussi face à tout le reste du monde et de la vie. C’est pourquoi le silence nous regarde.


La Flottille Global Sumud, constituée d’une cinquantaine de bateaux aujourd’hui en mer vers Gaza, répond directement à ce dispositif. Elle dénonce haut et clair, au nom du droit international. Mais surtout, elle agit dans un autre registre : celui du corps. En montant sur un bateau, en franchissant la mer, ils et elles, citoyens du monde entier, prennent le temps du corps et s’exposent au danger d’une traversée sous la menace de l’armée israélienne. Selon le droit international, cette action pacifiste et humanitaire est tout à fait légale. Le danger vient de la seule impunité octroyée au gouvernement Israélien.

Nous aurions beau jeu de nous moquer du geste, amateur. En attendant, ils mettent en jeu leur vulnérabilité pour répondre à la vulnérabilité massacrée d’autrui. Ils ne se donnent pas en spectacle : ils retournent le spectacle ! Ils opposent à la mise en scène de la cruauté un contre-spectacle, où les gens ne sont pas réduits à leur devenir-cadavre potentiel et leur être-spectateurs muets.


Ils vont, ils font, et rappellent la possibilité qui nous est toujours donnée de nous lever, à l’échelle minuscule de chacune de nos vies. Car répondre par des corps à ce qui est fait à d’autres corps garde ouvert l’horizon d’un monde commun.


Cette obstination résonne avec d’autres gestes qui, ces dernières années, ont transformé la Méditerranée en scène de résistance. Alors que les frontières de l’Europe se militarisent et se ferment, des citoyens du sud global les bravent en prenant la mer, affirmant leur droit égal à un futur, à une vie digne. Contre ces politiques migratoires mortifères, des citoyens européens ont affrété des bateaux de sauvetage.


Aujourd’hui, citoyens du sud et du nord embarquent ensemble dans une flottille exclusivement financée et organisée par des dons privés à travers le monde, en amitié entre toutes les religions et les croyances.


Plus de sauvés ni de sauveurs : seulement des gens qui y vont de leurs corps pour briser le mécanisme de la cruauté. Leur geste se nourrit du courage des habitants de Gaza, toujours debout et qui, dans la faim et les bombardements, organisent au sud de l’enclave la solidarité envers ceux qui fuient encore une fois Gaza City, entièrement évacuée, « nettoyée » dans le feu.


Face à cette destruction, une riposte pacifiste, humanitaire, transnationale et populaire a grossi sous la forme de la flottille. C’est une contre-politique de l’empathie, qui s’engage dans le rapport de force sur le terrain du sensible, en affirmant que nous pouvons refuser l’impuissance et la honte, et que nos corps peuvent se relier à ceux de Gaza, en apprenant de leur tradition de persévérance comme résistance – le « sumud » – désormais boussole globale.

Or cette action ne trouve qu’un faible écho médiatique. Les départs de bateaux sont rarement racontés, ou alors réduits à des initiatives marginales, naïves, narcissiques, vouées à l’échec.


Comme si l’on cherchait à minorer ce qui déplace pourtant profondément la logique imposée. « Cela ne changera rien. Les cargaisons seront confisquées, les participants seront arrêtés »


Mais persister à agir malgré tout n’est pas de la naïveté : ce type d’action démasque l’architecture du pacte du silence. S’en détourner, le ridiculiser, le qualifier d’utopique, c’est prolonger la sidération – en plaçant le raisonnable du côté de l’impuissance.

La position de neutralité est un matériau conducteur de la cruauté. La Flottille Global Sumud brise la sidération et redonne souffle à l’imaginaire.


C’est une expédition humanitaire, mais elle produit aussi une scène politique – que chacun et chacune peut, à chaque niveau et à chaque place, choisir de rejoindre.

Il faut protéger ces citoyens et citoyennes embarqués au nom de la dignité humaine, face à la faillite de nos gouvernements à agir. L’Humanité.


Vous pouvez signer cette tribune sur le lien suivant :  

ResistanceCitoyenneTransnat


Liste des 57 signataires :

Swann Arlaud (Comédien), Judith Butler (Philosophe), Kaouter Ben Hania (Réalisatrice), Carolina Bianchi (Metteuse en scène et performeuse) François Chaignaud (Chorégraphe), Grégoire Chamayou (Philosophe), Antoine Chevrollier (Réalisateur), Francesca Corona (Directrice artistique), Angela Davis (Philosophe), Virginie Despentes (Écrivaine), Rokhaya Diallo (Autrice, réalisatrice), Alice Diop (Réalisatrice), Mati Diop (Réalisatrice), Penda Diouf (Autrice metteur en scène), Elsa Dorlin (Philosophe), Eva Doumbia (Autrice metteur en scène), Dominique Eddé (Écrivaine), Annie Ernaux (Écrivaine), Sepideh Farsi (Réalisatrice), Mame Fatou Niang (Professeur des universités), Hassen Ferhani (Réalisateur), Hélène Frappat (Écrivaine), Verónica Gago (Philosophe), Joana Hadjithomas (Artiste, réalisatrice), Arthur Harari (Réalisateur), Khalil Joreige (Artiste, réalisateur), Kiyemis (Poète), Ariane Labed (Actrice et réalisatrice), Melissa Laveaux (Autrice, compositrice), Aïssa Maïga (Actrice, réalisatrice, scénariste, productrice), Guslagie Malanda (Comédienne), Chowra Makaremi (Anthropologue au CNRS), Catherine Malabou (Philosophe et professeure de philosophie à l’Université de Californie à Irvine), Maguy Marin (Chorégraphe), Phia Ménard (Jongleuse, performeuse, chorégraphe et metteuse en scène), Noémie Merlant (Actrice et réalisatrice), Dorothée Munyaneza (chorégraphe, danseuse et musicienne), Marie NDiaye (Écrivaine), Olivier Neveux (Professeur d’études théâtrales à l’ENS de Lyon), Rachid Ouramdame (Chorégraphe), Verena Paravel (Cinéaste, anthropologue), Joel Pommerat (Metteur en scène), Sephora Pondi (Comédienne), Paul Preciado (Philosophe et écrivain), Lia Rodrigues (Chorégraphe), Elias Sanbar (Écrivain), Céline Sciamma (Réalisatrice), Rita Laura Segato (Anthropologue), Benjamin Seroussi (Commissaire), Adam Shatz (écrivain), Maboula Soumahoro (Black History Month Association), Justine Triet (Réalisatrice), Jasmine Trinca (Actrice et réalisatrice), Virgil Vernier (Réalisateur), Gisèle Vienne (chorégraphe – metteur en scène et artiste), Eyal Weizman (directeur de Forensic Architecture), Maud Wyler (Comédienne).

PRÉSENTATION

PRÉSENTATION

Anxiété, manque de confiance en soi, ennui ou apathie et cependant l’impulsivité caractérisent F.G ., F.L.O ., ou son nom en entier, appelez...